Présentation

Voici un article daté de 1900 mais qui reste brûlant d’actualité. Certes, les conditions du commerce ont largement évolué, mais le fond du problème reste le même. Le texte est de la main de l’abbé Haegy (1870-1932), rédacteur en chef du journal Elsässer Kurier à Colmar. A cette époque, l’église catholique d’Alsace, afin de défendre le particularisme alsacien au sein du Reich allemand, s’engage d’une part en politique, d’autre part dans ce média en plein essort : les quotidiens imprimés.

Au fil des ans, Xavier Haegy va diriger plusieurs journaux catholiques alsaciens, il sera également député de Sélestat au Reichstag. Lors du retour à la France, il est parmi les premiers, dès 1919, à critiquer le pouvoir centralisateur parisien. En 1921, il fonde et dirige jusqu’à sa mort le fameux mensuel « Die Heimat – Revue régionaliste d’Alsace et de Lorraine » qui, jusqu’à ce jour, est une référence sur la période de l’entre-deux-guerres en Alsace. Xavier Haegy deviendra l’âme de l’autonomisme alsacien et la bête noire des préfets et commissaires, exécutants du pouvoir central.

Le 20 décembre 1900, il publie en première page du quotidien colmarien Elsässer Kurier cet éditorial :

Abbé Xavier Haegy

Achetez local !

On ne répètera jamais assez cet appel. Il est valable toute l’année, mais il est doublement opportun devant la période de Noël qui s’annonce, où tant de cadeaux sont achetés, ce qui en fait la plus importante de l’année en matière de ventes. A cette occasion, les réclames s’étalent de la manière la plus tapageuse et attirent le client. Les grands bazars et les maisons de vente par correspondance se surpassent en recommandations et envois de prospectus.

Elsässer Kurier Nos lecteurs ne nous en voudrons pas de leur adresser quelques conseils bien intentionnés et dont le but est de servir l’intérêt général. Achetez local ! Méfiez-vous des promesses de la vente par correspondance avec ses jolis tarifs et catalogues. Ces sociétés ne font pas plus de cadeaux que les autres. Elles achètent précisément dans les meilleures entreprises spécialisées et ne choisissent le plus souvent pas la meilleure qualité. Dans leurs prix, elles doivent inclure les frais de publicité et d’expédition tout en tirant leur bénéfice. Au bout du compte, c’est l’acheteur qui est le dindon de la farce et lorsqu’il examine la marchandise reçue, elle ne brille en général pas autant que le promettait le catalogue. Achetez local ! Tout le monde peut ainsi regarder et vérifier les choses et choisir ce qui convient le mieux. De nos jours, tous les magasins proposent un assortiment convenable. Chaque objet a sa garantie, si un défaut apparaît par la suite, on peut le rectifier ou l’échanger. Nos commerçants locaux peuvent nous proposer des biens identiques ou comparables, peut-être même mieux en prix et en qualité que ce qui vient d’ailleurs. Achetez également dans les petits commerces ! C’est une recommandation pressante. Aujourd’hui, tout le monde se rue dans les grands magasins et grands bazars. Le petit commerçant, pour qui la période de Noël devrait aussi être une période faste, se retrouve souvent soucieux et sans activité derrière son comptoir. Il ne fait aucun doute que sa marchandise est tout aussi bonne que celle du grand magasin. Ils se servent tous deux à la même source. Ses prix sont identiques car il n’a pas autant de charges en location et personnel que son grand concurrent. C’est le devoir de solidarité qui nous enjoint d’orienter notre clientèle vers nos concitoyens travaillant dans le petit commerce. Ils portent avec nous les charges de la cité, il est de notre intérêt qu’ils puissent vivre correctement de leur travail et restent compétitifs. Des liens familiaux et de voisinnage nous lient à eux. Nous devons en tenir compte sur le plan commercial. Le bien commun de la ville y gagne et nous n’y perdons rien. De même, nos lecteurs de la campagne doivent désormais adopter cette règle que tout ce que l’on peut obtenir des commerçants de son village doit être acheté chez eux. Quand un petit commerce jouit d’une bonne affluence, il peut se maintenir à niveau et servir correctement ses clients. Alors : achetez local ! Ainsi, vous remplissez un devoir social et civique et contribuez à ce que les commerçants de chez nous puissent eux aussi bénéficier d’une joie de Noël bien méritée !

Liens et références :

Alsace, des questions qui dérangent

p. 102-105, Alsace, des questions qui dérangent
  • mais surtout l’excellente biographie que lui consacre Christian Baechler dans son livre :

Clergé catholique et politique en Alsace 1871-1940, Presses Universitaires de Strasbourg, 2013,

pages 159 à 205.