11 Novembre et devoir de mémoire en Alsace

Plus que la fin de la « Grande Guerre », le 11 Novembre est toujours commémoré en Alsace comme un jour de délivrance, la fin du « joug allemand » et le début des « grandes retrouvailles » ! Mais on oublie volontiers que 47 ans plus tôt, pour se sauver, la France avait cédé par un traité international l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne « à perpétuité, en toute souveraineté et propriété »!

Notre pays fut alors « libéré », nous répète-t-on en boucle. Un grossier mensonge : en fait de « libération », les Alsaciens-Lorrains, autonomes depuis 1911, furent surtout libérés de leurs libertés.

Après les promesses de Joffre à Thann en 1914 (« pacte de Thann »), les Alsaciens attendaient une politique de respect. Mais au lieu de cela, la France les soumit à un système colonial couplé avec un traitement punitif de « débochisation » et de mise au pas : « On nous traite plus sévèrement que les peuples des colonies », protesta le quotidien socialiste Der Republikaner (20.5.1920). En effet, le joug français pesa bientôt plus lourd que jadis la « botte prussienne » (1)!

  • La constitution alsacienne de 1911 est foulée au pied et l’autonomie enterrée : le peuple alsacien est dépossédé des prérogatives dont il jouissait sous le Reichsland ;
  • Le Conseil National (Nationralrat), dépositaire de la souveraineté alsacienne-lorraine et composé de représentants issus du suffrage universel, est carrément ignoré !
  • Les promesses enjôleuses de respect des particularismes alsaciens des grands généraux français ne seront pas tenues ; le « pacte de Thann » de 1914 est oublié !!
  • La chasse aux « boches » et aux « bochophiles » alsaciens-lorrains est immédiatement lancée et la délation est encouragée par les autorités ;
  • Un filet de mouchards infiltrés dans la population est étendu à travers l’Alsace pour juger du degré de patriotisme et des options politiques des uns et des autres ;
  • Une impitoyable épuration ethnique est lancée. 130 000 Alt-Deutsche et germanophiles alsaciens-lorrains sont expulsés de leur Heimat dans des conditions mortifiantes et sans aucune considération humanitaire ; tous leurs biens sont séquestrés : ils ne peuvent emporter que 20 à 50kg de bagages à main et 2000 marks en espèces par personne ;
  • La population est soumise à un tri en 4 catégories suivant les origines ethniques et affublée de cartes d’identités sélectives A-B-C-D avec des règles d’apartheid ;
  • Des « commissions de triage » sont instaurées à travers le pays pour juger et châtier les Alsaciens-Lorrains animés de sentiments germanophiles ; elles prononcent des sanctions d’une extrême dureté : expulsion en Allemagne avec séquestre des biens, internement, assignation à résidence à l’Intérieur, révocation pour les fonctionnaires… ;
  • Une implacable politique d’éradication de l’allemand et d’assimilation culturelle et linguistique est lancée. Le français exclusif est imposé partout sans consultation des populations qui l’ignorent. La « méthode directe » faisant débuter la scolarité exclusivement en français est instaurée à l’école qui recevra pour mission première le déracinement des jeunes Alsaciens. La langue régionale est ravalée au rang de langue étrangère ;
  • Les Alsaciens sont écartés de tout poste élevé dans leur pays. Les leviers de commande passent aux mains de Français de l’Intérieur qui, rapidement, occupent les 2/3 des postes laissés vacants par les Vieux-Allemands expulsés. Les fonctionnaires alsaciens n’ont droit qu’aux postes inférieurs : « L’Alsacien est administré par le Français de l’Intérieur, qui, à partir d’un certain niveau dans les carrières, règne seul », s’indigne le député démocrate Charles Frey (Bulletin d’Alsace-Lorraine, n°1, 1926)

Très vite, les joyeuses retrouvailles prennent un goût amer ! Dans L’Humanité (23.4.1919) le dirigeant socialiste Salomon Grumbach parle d’une « dictature renforcée ». Assurément, on était loin du « paradis tricolore » promis par Hansi et le Dr Bucher !

Dans ces conditions, n’y a-t-il pas une certaine indécence à parler de « libération » de l’Alsace ? Au regard des brutalités et des excès perpétrés alors par la France, peut-on fêter ce jour comme une « libération » ?

Et comment oublier que nos Feldgraue alsaciens-lorrains furent tués par des balles françaises : « Morts pour la France », nous dit-on à présent en nous expliquant le plus sérieusement du monde qu’en réalité, sous leurs uniformes feldgrau battaient des cœurs français. Leurs cœurs ont-ils été radiographiés pour valider cette affirmation saugrenue ?

Partant de là, en Alsace le 11 Novembre ne peut s’inscrire dans le devoir de mémoire que si l’on commémore la fin d’une sanglante tragédie européenne. Ce qui conduit à ce que les cérémonies soient organisées en l’honneur de tous les morts du conflit, y compris nos 50 000 Feldgraue alsaciens-mosellans si souvent oubliés des cérémonies en Alsace-Moselle où l’on préfère focaliser tous les honneurs sur les Poilus, leurs ennemis de la veille.

Le nationalisme est l’unique responsable des étripailles qui endeuillèrent régulièrement toute l’Europe depuis l’ère révolutionnaire. Aussi, ne serait-il pas préférable d’en tirer leçon et de supprimer la commémoration de l’Armistice, marqueur de la victoire militaire française sur l’Allemagne dans les esprits hexagonaux toujours gangrénés par le chauvinisme cocardier et un certain antigermanisme ? Ne serait-il pas plus judicieux de remplacer les cérémonies patriotiques désuètes exaltant le nationalisme sacrificiel devant les monuments aux morts, par une cérémonie du souvenir commune à toute l’Europe pour honorer tous les morts des guerres passées ?

Bernard Wittmann – Historien

(1) Source documentaire : B.Wittmann « Une épuration ethnique à la française – Alsace-Moselle 1928-1922 », éd. Yoran, 3e trim. 2016, 222 p. – Prix : 13€  – ISBN  9 782367 470269

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